Nous y sommes. La mochila, pleine à craquer, repose tranquillement sur le lit, prête à être endossée une fois de plus, mais cette fois pour un plus long trajet. Après avoir passé le dernier mois à faire des allers et venues entre Buenos Aires et les divers et magnifiques paysages argentins, c'est le moment d'achever cette belle expérience et de s'envoler pour la France.
Il est vrai que je n'ai pas réussi à partager sur ce blog tous ces magnifiques voyages. Pas le temps, pas le temps ! Mais ne vous inquiétez pas, mon disque dur externe est à présent rempli de paysages, de souvenirs, de fous rires, d'exclamations émerveillées... Et je me suis promis d'essayer de retranscrire tout ceci à l'aide d'un bon petit montage made in Kerjul (oui, allez, bientôt je vais déposer un copyright !).
En attendant, en pianotant le clavier de mon ordinateur, je ne peux m'empêcher de regarder cette chambre que j'ai habité (si peu, au final, ces derniers temps !), mes claquettes d'été qui vont être troquées contre le manteau d'hiver, le pot de dulce de leche qui n'a pas encore trouvé sa place dans ma valise, le maté qui trône fièrement sur le bureau, l'anti-moustique sur la table de nuit... Et dire qu'il neige en France ! Cela me paraît tellement surréaliste. Il y a une semaine à peine, je me promenais à Iguazu sous une chaleur tropicale, me rafraichissant en approchant les chutes ou en me baignant dans le Rio Iguazu. Il y a deux semaines, nous plantions la tente dans le parc national d'Ischigualasto, dans la Vallée de la Lune, puis nous jouions de la guitare (enfin, "nous"...) en s'amusant des formes étranges qui se dessinaient dans la roche à la lumière du coucher de soleil.
Alors forcément, il y a un mélange de sentiments assez étrange... Un peu de nostalgie, d'envie de rester, de continuer le voyage, et puis en même temps, l'envie pressante de rentrer et d'achever cette phase si peu agréable - celle des adieux - qui semble n'en plus finir !
Je sens qu'avec l'approche de Noël, les cadeaux à chercher, la fin du trimestre/semestre, le boulot, le froid qui arrive, et les jours qui se raccourcissent, vous n'avez pas forcément le temps de lire les récits de trois kilomètres que j'écris habituellement.
Et ma foi cela tombe plutôt bien parce que je manque de temps aussi, le voyage en Patagonie ayant déclenché en moi l'envie pressante de parcourir le monde - ou du moins l'Argentine, c'est déjà pas mal - ce qui ne facilite pas l'avancée du rapport de stage et ne donne pas beaucoup de temps libre. Comme j'ai pris l'habitude de filmer lors des voyages, il fallait que je choisisse : écrire ou faire des montages.
C'est ainsi que je vous présente une petite vidéo sur l'extraordinaire voyage en Patagonie :
Une petite pause dans le récit de la Patagonie pour vous faire partager une mini-vidéo qu'on a faite avec ma chère coloc' la semaine dernière. Le thème ? Le tango, bien sûr, qui fait maintenant partie de mon quotidien dans la capitale argentine ! Si je ne danse pas, c'est que je filme, et on a profité d'un travail que Júlia devait faire pour un de ses cours de cinéma pour filmer l'orquestre Andariega dans une milonga à deux pas de chez nous.
La qualité n'est pas extraordinaire, mais c'était mission impossible de télécharger une meilleure version (plus lourde) avec la connexion internet laborieuse que j'ai ici...
D'ici peu, une autre vidéo qui tentera d'illustrer en images la majesté de la Patagonie. Mais pas avant la semaine prochaine, d'ici là un autre voyage m'attend ! L'épopée commence ce soir avec un trajet qui durera deux nuits, la première en train, la deuxième en bus. Mais le jeu en vaut la chandelle, car à la clé, il y a les baleines de la Péninsule Valdès... Cela commence à être difficile de suivre le rythme des voyages sur ce blog (oui, oui, la vie est dure, je sais), mais je ferai tout mon possible !
Raconter la Patagonie... Que la tâche est difficile ! Comment décrire avec des mots l'émotion suscitée à la vue de ces paysages immenses et magnifiques ? Notre surprise en arrivant à chaque nouvel endroit ? Chaque jour, nous nous disions "là c'est sûr, on a vu le plus beau" et chaque lendemain nous nous étonnions de voir notre affirmation erronée une fois de plus. Le voyage fut intense, autant émotionnellement que physiquement, car il faut le savoir, visiter la Patagonie cela se mérite. Ce sont des heures à passer dans des transports qui partent à des horaires impossibles, entraînant des réveils matinaux et quelques nuits blanches, des heures de marche dans la montagne pour profiter au mieux des paysages, des heures à affronter le fameux vent patagonique... Mais cela en vaut tellement la peine !
Reprenons depuis le début, c'est-à-dire le 22 octobre au matin. A peine levée que ma coloc' préférée - ok j'en ai qu'une mais préférée quand même ! - me régale d'un fabuleux petit déjeuner d'anniversaire, avec des fraises s'il vous plaît, hé oui, après m'être gelée les miches en août, le printemps arrive en octobre avec son lot de petits plaisirs ! A peine le festin attaqué que l'interphone retentit. Déjà ? C'est qu'elle est matinale la famille K. !
Retrouvailles, chants d'anniversaires multilangues et un peu de repos avant de jouer le City guide à travers Buenos Aires. Je ne vais pas trop m'étendre car ce sont finalement les classiques que je vous ressasse depuis des mois. Comme je m'y attendais, Léopold adore les alfajores et le dulce de leche, Maman adore le quartier de la Boca avec ses jolies couleurs et Papa doit certainement dépasser la moyenne de 100 photos par jour. Et Kerjul ? Hé bien elle joue la traductrice.
Maman : "Julieeeette, dis-lui que c'est vraiment magnifique !"
Léopold : "Julieeeette, tu peux me commander une empanada en plus ?"
Papa : "Julieeeette, tu peux demander une facture au réceptionniste de l'hôtel ?"
Bon, j'exagère, mais c'était un peu ça. Et puis il faut bien dire qu'à la fin du voyage, Léopold connaissait toutes les variantes de garniture des empanadas pour pouvoir les commander tout seul, Papa demandait "la cuenta poR favoR" et Maman avait adopté la méthode des pouces en l'air pour montrer que ça lui plaisait.
Ces trois jours à Buenos Aires furent quand même marqués par quelques événements marquants, à commencer par la finale de rugby immanquable pour mon cher frère.
Kerjul : "Mais, heuu... avec le décalage horaire, il faudrait regarder le match à 5h du matin.
Léopold : Ben ouais, et alors ?
Kerjul : Bon... Je vois..."
Ensuite, nous avons pu constater l'importance accordée par les argentins à leurs élections (présidentielles, tout de même !) qui se déroulaient ce week-end là, au point de sacrifier deux de leurs grandes passions :
Kerjul : "Bonjour, excusez-moi, pour visiter le stade de foot de la Boca, il faut aller où ?
Le policier : Ah mais mademoiselle, avec les élections, il est fermé aujourd'hui."
Un peu plus tard, à un café.
Papa : "Une bière, s'il vous plait.
Le serveur : Désolé, pas d'alcool, c'est les élections."
Cela a légèrement perturbé notre intention de fêter mon anniversaire ce week-end là, si bien que nous nous sommes retrouvés (pour le plus grand bonheur du frangin) à aller dans une pizzeria, entourés d'argentins avec le drapeau national sur l'épaule, de jeunes chantant la gloire de la présidente rééelue, et même d'une petite sachant à peine marcher qui scandait "Cristina ! Cristina !".
Le dernier jour à Buenos Aires fut consacré pour ma part à ranger mes affaires et à déménager dans mon nouvel appart, tandis que la petite famille partait en autonomie à l'assaut du Microcentre. Mais avec tout cela, nous n'avions toujours pas vu de tango ! C'est ainsi que j'emmenai le groupe à la milonga où je fis mes premiers pas, et c'est donc sans dormir que nous nous rendîmes à l'aéroport pour nous envoler vers Ushuaia, le bout du monde, là-bas tout en bas.
Alors, je vous rassure, moi aussi il y eut un jour où je découvris qu'Ushuaia était en Argentine et pas à Tahiti ou sur une de ces îles où les filles ont les seins nus et des colliers à fleurs comme dans la pub pour le shampoing du même nom.
En fait, ce serait un petit peu suicidaire de se promener en bikini dans cette ville qui est finalement bien plus proche de l'Antarctique que des Tropiques. Ici, manteau, gants et bonnet sont de rigueur, la montagne est reine, et même si le temps peut changer aussi vite qu'en Bretagne, le vent et l'air pur un peu (beaucoup) frisquet sont toujours de la partie.
Quand tu arrives, tu as donc vraiment l'impression d'être au bout du monde, et encore plus après une nuit blanche ! Autant dire que la journée fut plutôt brumeuse et consacrée à des tâches logistiques comme acheter les billets de bus pour El Calafate ou aller à la pharmacie. Mais rien que le fait de se promener sur le port le soir, à la tombée du jour, nous laissait présager quelques merveilles... Les amis, nous sommes dans la ville la plus australe du monde !
Le lendemain, c'est bien plus en forme que nous sommes revenus au port, cette fois pour embarquer sur un bateau qui nous promènerait sur le Canal de Beagle.
Tu tournes la tête à gauche, c'est la côte argentine, et puis en la tournant à droite, c'est le Chili (bâbord et tribord, devrais-je dire, pardon !). Entre les deux, des petits îlots où des éléphants de mer s'entassent les uns sur les autres dans une odeur épouvantable. On aurait pu trouver cela moche et répugnant, mais le décor est tellement beau autour qu'on arrive à s'extasier devant quelque chose de finalement bien peu élégant. Heureusement, toutes les îles ne sont pas monopolisées par ces bêtes étranges, outre les nombreux oiseaux, un phare (au nom français d'ailleurs) se dresse fièrement au milieu de la nature, et plus loin, ce sont les pingouins qui s'invitent au paysage !
La promenade a beau durer 4h, je dois avouer qu'on ne se lasse pas de la majesté des lieux, de la lumière si particulière et de l'ambiance qui va avec. Si bien qu'en rentrant, faute de pouvoir aller au parc national de la Terre de feu par manque de temps, nous avons décidé d'admirer la baie d'Ushuaia d'un autre point de vue, celui de la montagne !
C'était le moment de tester le matériel car il fallait être bien emmitouflés dans nos manteaux, les pieds dans la neige, forts déstabilisés par un vent à décorner les bœufs (c'est donc pour ça qu'ils n'ont pas de cornes les lions de mer !) pour pouvoir admirer la grandeur de la Nature avec un grand "N".
A croire que voir tant de beaux paysages après avoir vécu dans l'hypercentre d'une mégapole pendant trois mois fait tourner la tête car en redescendant à la ville, je ne marchais plus très droit. Et cela ne s'est pas vraiment amélioré par la suite, j'ai consacré le reste de la soirée et de la nuit à faire des allers-retours entre mon lit et la salle de bain. Peut-être que je me prenais pour un lion de mer parce que maintenant que j'y pense, le bruit de la dégurgitation faisait un peu penser à leur manière sonore de s'exprimer (et là vous dites "merci pour les détails Juliette").
Cela tombait super bien car il fallait se lever au milieu de la nuit pour prendre le fameux bus de 18h en direction de El Calafate. Autant dire mission impossible pour Kerjul-le-lion-de-mer-chancelant. Mais ne sous-estimez jamais les capacités de mouvance d'un lion de mer ! C'est moche, disgracieux, mais quand il le faut vraiment, il bouge ! C'est ce qui m'est donc arrivé, je me suis trainée tant bien que mal jusqu'au bus pour m'effondrer à l'intérieur et dormir d'un sommeil de plomb, après avoir néanmoins admiré le lever du soleil sur la baie en partant. Même les bavardages incessants d'adolescentes surexcitées à l'idée de partir en voyage ne réussirent pas à perturber mon sommeil. De temps en temps, je levais la tête, regardait la pampa de la Terre de feu, m'exclamait "Oh c'est beau !" puis me rendormait.
Je crois que cet épisode en bus fait quand même entièrement partie du voyage... Le parcours est semé d'obstacles qui ont l'avantage de rendre le voyage plus distrayant. Il faut dire que dans ce coin-là, il n'y a vraiment pas grand chose... Une route droite (la route se transformant parfois en chemin de terre) traversant des plaines désertiques, où il y a certainement plus de moutons et de lamas au km2 que d'humains. Les seules personnes vivant par là doivent certainement être les douaniers qui vérifient tes papiers au moment de passer par le Chili. Et puis quelques bergers qui ont justement eu la bonne idée de déplacer leur troupeau au moment de notre passage, le bus se trouvant momentanément bloqué dans une marée de moutons. Ensuite il y a l'épisode du ferry pour traverser le détroit de Magellan et quitter la Terre de Feu, je dois avouer qu'à ce moment-là, les séquelles de Kerjul-le-lion-de-mer étaient trop importantes pour m'aventurer sur le pont, mais à ce qu'il paraît il y avait un orque (ou un dauphin ?).
Une petite correspondance à Rio Gallegos où la seule distraction s'avère être un Carrefour aux rayons organisés très soviétiquement.
Un coucher de soleil aux couleurs inédites (c'est la Terre de Feu tout de même !) en repartant, un petit maté avec les gens du bus avec qui tu finis par sympathiser au bout de tant d'épreuves en commun, et c'est l'arrivée triomphale (ou pas !) à El Calafate !
Là commence la deuxième partie du voyage, que je raconterai plus tard histoire de pas vous épuiser (si ce n'est déjà fait !). En attendant, pour ma part c'est direction Mar del Plata pour un festival de cinéma !
J'ai toujours eu un peu de mal avec les fins. A la fin de l'école primaire, je me rappelle parfaitement avoir pleuré comme une madeleine (oui, vous avez le droit de rire, j'assume). Au moment de changer de collège, pareil. Jusqu'à il y a peu, au moment de dire au revoir aux amis de Sciences Po qui s'en allaient aux quatre coins du monde, les larmes étaient aussi au rendez-vous. D'accord, j'avoue, j'ai la larmichette facile. Et j'ai beau ne pas aimer les fins, j'adore aussi les nouveaux départs - le paradoxe de l'être humain me direz-vous.
Et aujourd'hui, même si ce n'est pas la fin de la mobilité, il y a quand même une page qui se tourne.
Premièrement, d'ici trois jours, je change d'appartement. Et ce n'est pas anodin, car non seulement je change d'appartement, mais je change complètement d'ambiance. Du centre de Buenos Aires, frénétique, un peu étourdissant mais ô combien pratique pour se déplacer un peu partout, je vais à San Telmo, le quartier historique, bohème, tranquille, un peu plus excentré mais tout plein de charme. Je troque le deux pièces du 7ème étage pour une chambre dans une grande maison avec terrasse, barbecue, salon de danse et je ne sais combien de personnes vivant dedans, quasiment tous étrangers. De la rue Ayacucho, direction la rue Chacabuco - si avec ça je me mélange pas les pinceaux !
Un dimanche à San Telmo
Le plus amusant dans l'histoire, c'est que j'avais déjà visité cet appartement en août, et j'avais flashé dessus. A l'époque, ce n'était pas possible d'y aller pour je ne sais plus quelle raison. Je me rappelle que j'avais goûté mon premier maté avec le propriétaire de l'endroit. Je trouve ça donc assez cocasse d'atterrir là plus de deux mois après, dans une ville aussi grande que Buenos Aires où l'offre de colocation ne manque pas. Même si ce n'est pas vraiment mon genre, il y aurait de quoi penser que c'est un coup du destin.
Génial, me direz-vous ! Oui, effectivement, je suis plutôt contente, mais comme toujours, avant le nouveau départ, il y a la fin de l'autre quotidien. Et mine de rien, je commençais à bien me sentir dans mon petit deux pièces (avec balcon !). Je commençais à m'attacher au petit chinois avec qui je n'arrivais pas à communiquer. J'aimais bien le gars de la laverie qui s'acharnait à vouloir me parler en français. J'adorais pouvoir me rendre au stage à pied, ou décider un quart d'heure avant la séance d'aller au cinéma qui se trouve à côté. Aller au théâtre à pied. Avoir trois lignes de métro à quelques cuadras. Sans parler des papis faisant de l'aérobic dans le petit gymnase !
Hop, d'ici peu, tout cela va disparaître, on va connaître d'autres chinois, d'autres laveries et peut-être d'autres papis dans les gymnases.
Bon, si ce n'était que cela, ça irait. Mais en plus, cela sent quasiment la fin du stage. Cette semaine, lorsque j'ai rappelé à mon collègue que j'allais être absente pendant deux semaines pour cause de voyage en famille, celui-ci m'a dit "Ah, ce sont tes derniers jours alors !". J'avoue avoir un peu tiqué, m'empressant de rappeler que je reviens après. Oui, sauf qu'il n'y aura plus grand chose à faire du côté de la programmation... Je l'avais déjà un peu anticipé vu que j'en avais profité pour planifier un voyage d'une semaine en novembre (pour voir les baleines !), mais d'un autre côté cela donne des frissons dans le dos de devoir déjà penser à faire le rapport de stage. Non pour le travail en lui-même sinon pour ce qu'il représente, c'est-à-dire la fin du stage. Ciao, ciao, Juliette, bon retour en France ! Brrr.
Ces jours-ci, je me retrouve à préparer trois valises. Une qui va en Patagonie, une qui va dans mon nouvel appart et une qui repart en France avec mes parents, car autant profiter de leur venue pour remplacer les affaires d'hiver par les affaires d'été. Déjà que c'est un casse-tête de préparer une valise, trois je ne vous dis pas ! En mettant mon gros manteau dans la valise qui repart en France, je ne me peux m'empêcher de me revoir emmitouflée dedans les premières semaines, les cheveux très courts, et le fait de le renvoyer en France m'oblige à ranger cet épisode qui me paraît si proche dans la catégorie du passé. C'est peut-être pour essayer d'arrêter le temps qui passe que je suis allée chez le coiffeur afin de refaire la même coupe qu'avant - quizás.
L'autre jour, je me lamentais du temps qui passe vite auprès de ma mère sur skype, et celle-ci m'a dit "mais tu en as bien profité non ?
- Pourquoi tu utilises le passé ? Ce n'est pas fini, MERDE."
Le pire, c'est que c'est un cercle vicieux. De peur de ne pas profiter assez, tu fais de plus en plus de trucs, et le temps passe encore plus vite ! Bref, je ne vais pas m'étendre là-dessus car j'ai déjà longuement épilogué sur le sujet dans un autre article.
A présent, je me sens comme un nageur en apnée avant de plonger. C'est la grande respiration (avant d'avoir 20 ans ?). Demain, tout s'enchaîne.
Et finalement, ce sont les derniers moments de concentration avant de plonger qui te paraissent interminables. Bon, vous arrivez, les parents ? :)
Je devais être bien naïve de croire que tout le joli programme consciencieusement relaté dans l'article précédent allait se dérouler sans encombres !
Si l'on ne retient que les grandes lignes (fiesta, Uruguay, arrivée des parents de Julia), ok, le programme a été respecté. Dès qu'on rentre dans le détail, ce n'est que chamboulement et ascenseur émotionnel ! Ah, et puis aussi une pincée de malchance, un soupçon de bonne fortune (si, si, les deux sont tout à fait compatibles), le tout arrosé de ma tendance prononcée à être un peu boulette.
Première boulette, celle de penser que c'est tout à fait faisable d'accueillir une vingtaine de personnes dans un appartement somme toute assez petit (dans ces cas-là tu bénis les fumeurs qui jouent aux chaises musicales entre ma chambre-salon et le balcon), de sortir ensuite, de se coucher à point d'heure, de se lever à 8h30 pour aller donner une caution au propriétaire du futur appartement (car pour rajouter un peu de piment il va falloir déménager lors du voyage en Patagonie), de prendre le bateau pour l'Uruguay dans la foulée, de dormir là-bas sans savoir exactement où, de revenir le lendemain et de nettoyer l'appart avant l'arrivée des parents de Julia, en sachant que leur avion et notre bateau arrivent en même temps. Ouf, vous pouvez respirer, la phrase est finie. Ambitieux, n'est-ce pas ?
Un peu trop, à vrai dire nous nous sommes arrêtées aux deux premières étapes, liées à la sortie du vendredi (et encore, non sans quelques aléas que je pourrai raconter aux plus curieux). Le réveil de 8h30 ? Haha, la bonne blague. C'est à 11h30 que je me suis réveillée, frôlant la crise cardiaque en me rendant compte que non seulement c'était archi-mort pour prendre le bateau mais qu'en plus il serait fort probable qu'on perde nos billets, achetés sur internet. Après avoir passé vingt minutes au téléphone à attendre que le message "vous êtes le prochain client sur la liste d'attente, veuillez patienter" de la compagnie de bateau se concrétise, je tente de me rendre à l'agence la plus proche. Echec cuisant, le local était vide, prêt à être loué à quelqu'un d'autre. De toute manière, je me suis fait la réflexion par la suite que cela n'aurait pas servi à grand chose de me rendre précipitamment dans une des agences de voyage indiquées sur le site de Colonia Express, qui ne sont finalement que des intermédiaires... Perspicace la Juliette.
Bon, autant aller une autre fois à Colonia. Sauf que non ! Vous vous rappelez les petits soucis que j'ai eu au départ en France à cause du visa ? Niveau administratif, je dirai que l'Argentine c'est un petit peu "tu-te-débrouilles-et-tu-magouilles". Dans ce cas-là, la magouille est d'aller en Uruguay (qui se trouve à une heure de bateau) pour sortir du territoire et renouveler le visa de touriste qui n'est valable que 3 mois.
Hé oui, trois mois.
Pour l'anecdote, j'ai rencontré lors du festival un type venant d'Alaska qui habite à Buenos Aires depuis 8 ans et qui depuis lors fait cette opération tous les trois mois sans que personne ne le lui ait jamais reproché. Aaaaah, l'Argentine....
Une autre de mes boulettes habituelles est d'agir très souvent en mode lastminute.com si bien que la seule date possible pour aller en Uruguay avant l'expiration du visa était... ce week-end. D'où la panique à bord, je voyais déjà l'hôtesse d'Air France qui m'avait refoulé à Toulouse me dire "désolée Mademoiselle, votre visa n'est pas à jour, vous ne pouvez rentrer en France, vous repartez en Argentine.
- Mais c*******, je suis française...
- Je-m'en-fiche-c'est-moi-qui-décide-j'ai-raison-vous-avez-tord." (c'est ce qui c'était finalement passé en août)
Ok, j'avoue, c'est tiré par les cheveux. Mais on n'est pas à l'abri de complications. Nous avons donc décidé d'y aller au culot et de nous rendre au port le dimanche matin à 8h afin de tenter d'aller à Colonia pour la journée. Longue file d'attente en arrivant. La respiration suspendue et le ventre noué, nous avons enfilé notre désormais habituel masque de pauvres demoiselles en détresse pour gémir auprès du responsable, racontant que Julia avait été malade touuuuuute la nuit (la pauvre), que c'était absolument impossible de venir la veille, et blablabla que je t'embobine gentil monsieur.
A l'image du chat pottelé, je crois que ma chère coloc' devrait se spécialiser dans un domaine où il faut amadouer les gens (la politique ?), car une fois de plus nous obtînmes gain de cause et un gentil billet sans frais supplémentaires pour partir immédiatement à Colonia.
Comme deux gamines ayant réussi à détourner les règles du jeu, nous débarquâmes toutes excitées en Uruguay, sous un ciel gris mais une chaleur certaine.
Alors bien sûr, on a fait comme tous ceux qui étaient dans le bateau avec nous, on a joué les touristes, en prenant des photos, en filmant pour ma part, et en s'émerveillant devant les petites maisons colorées au charme ancien et les minuscules boutiques vendant du fromage (de quoi me faire baver, car en tant que française expatriée, s'il y a bien un truc qui me manque, c'est le fromage !).
Mais cela n'a pas duré longtemps, car les circuits touristiques, on aime aussi s'en éloigner. C'est ainsi qu'on a fui les restaurants chers du vieux quartier pour atterrir au Mercosur, qui a tout d'un Macdonalds version latino, et moins cher. Le chivito remplace le hamburger, et cela n'est pas plus mal ! Tout aussi riche sinon plus, ceci-dit, les uruguayens n'ont pas peur de superposer viande, jambon, fromage et oeuf. Sans parler du reste, comme en témoigne la photo.
Puis nous sommes parties en quête d'une plage, et c'est là que nous avons connu une toute autre Colonia, plus typique, avec ses familles, ses enfants, ses pêcheurs. Et son ciel toujours aussi gris mais laissant passer une lumière aveuglante. Bizarre, bizarre... A peine le temps de déguster un maté - froid - qu'il était déjà temps de repartir. Naïves que nous sommes, nous avions pensé qu'il n'était pas nécessaire d'arriver une heure à l'avance pour le retour... Deux minutes de plus et nous aurions loupé le bateau.
De retour à Buenos Aires, je vous épargne les détails de notre galère pour revenir à l'appart à cause d'un boludo de chauffeur de bus qui nous a laissé monter alors qu'il n'allait pas du tout dans notre direction, malgré notre interrogation.
Alors que nous pensions en avoir fini avec l'ascenseur émotionnel de ses 48 dernières heures, le téléphone sonne et Julia répond. Pas besoin de savoir parler portugais pour comprendre qu'il y a eu un problème du côté de l'aéroport de Rio de Janeiro...
Et devinez quoi ? Un volcan chilien a décidé de rentrer en éruption, répandant ses cendres sur Buenos Aires (d'où le temps très étrange en Uruguay aussi) et provoquant des annulations de vols en série ! Gé-nial, de quoi clôturer le week-end en beauté.
Heureusement, je vous rassure, dès le lendemain, le ciel était de nouveau bleu sur Buenos Aires, les vols ont repris, et nous avons pu accueillir les parents de Julia, qui ont mis plus de temps pour venir en Argentine que n'importe quel européen. C'est d'ailleurs avec une certaine fierté que je peux affirmer comprendre un petit peu le portugais, parce qu'il faut reconnaître que la mère de Julia ne parle pas vraiment espagnol (ce qui ne l'empêche pas d'être un moulin à paroles) et pourtant la communication était parfaite !
Je ne sais pas si on pourra en dire autant dans quatre jours, quand ce sera ma famille qui débarquera ! Français, espagnol, portugais, anglais, ce sera de nouveau le bordel linguistique !
A moins que d'ici-là, le volcan chilien crache de nouveau quelques cendres, histoire de perturber tout ce beau programme. Touchons du bois.
Si je n'écris pas ici pendant les deux prochaines semaines, il faudra l'interpréter selon la devise "Pas de nouvelles, bonne nouvelle".
Nous sommes déjà le 12 octobre, cela fait plus de deux mois que je suis ici et à vrai dire je ne les ai pas vus passer. C'est à la fois réjouissant et effrayant. Réjouissant car cela signifie quelque part que je ne m'ennuie pas et que j'ai toujours plein de choses à faire. Effrayant car d'autre part je ne peux m'empêcher d'avoir peur de ne pas avoir le temps de faire tout ce que je voudrais.
Le tango, par exemple. Cela fait bien trois semaines que j'ai commencé à apprendre, et je me rends compte qu'il doit me rester 5-6 cours à tout casser (à raison d'un cours par semaine), ce qui est finalement peu pour arriver à quelque chose de potable.
Si je survole rapidement le calendrier, j'arrive aisément jusqu'à ma date de départ, le 28 décembre, et cela donne quelques frissons dans le dos. Démonstration.
Demain, je vais au théâtre voir le Bourgeois gentilhomme version argentine et contemporaine (en tant que francophone j'étais sceptique mais apparemment cela vaut le coup !). Vendredi, fiesta balcanica jusqu'aux aurores certainement. Samedi-dimanche, excursion en Uruguay pour renouveler le visa et découvrir Colonia del Sacramento. Dimanche soir arrivent les parents de Julia. Lundi, je vais très certainement à la milonga où j'ai fait mes premiers pas, car mon prof de tango y danse et MES partenaires m'ont fait promettre de venir pour pratiquer (oui, oui, maintenant que Julia m'a lâchée sur ce cours-là, je me retrouve à être la seule fille avec deux profs et deux élèves, ils se battent tous pour moi, haha). Mardi, cours de tango avec ces derniers.
Le style "Call on me" en image
Mercredi, je vais au gymnase. Il faut savoir qu'ici le prix de la meilleure pizzeria est décerné à celle qui met le plus de fromage sur le moins de surface possible, et que ce principe est valable pour beaucoup de choses, ainsi vous vous doutez bien qu'un peu de sport ne fait pas de mal. D'ailleurs, pour l'anecdote, cela fera peut-être rire certains d'entre vous si je dis que je vais au cours d'aérobic (pas l'choix, ce jour-là il n'y a que ça). Je me retrouve donc entourée de filles en mode "Call on me" - en moins fraiches et moins dénudées - à bouger sur de la musique ultra-boîte de nuit, et les rares garçons qui viennent à ce cours valent à eux seuls le détour.
Si t'arrives pas à suivre la chorégraphie, au moins il y a de quoi avoir un beau fou rire intérieur. D'abord il y a le mec qui semble être du style à danser tout près de toi en boîte, se pensant trop beau gosse, ce qui a en général pour effet de déclencher le plan prévu à l'avance "ohé-les-copines-ya-un-lourdaud-qui-me-colle-sortez-moi-de-là". Maintenant je sais d'où il tient son assurance : il prend des cours d'aérobic ! Ensuite, il y a le papi qui semble avoir trouvé le moyen de faire du sport en échappant aux haltères, le voir faire des pas chassés sur Kesha ou Rihanna est tout simplement magique. Le prof, lui aussi, est un phénomène à lui tout seul. Déjà, sa tête figure sur toutes les affiches publicitaires du gymnase, arborant un sourire digne d'une pub de dentrifice. Et à croire qu'il a été traumatisé par la séance photo nécessaire à leur production car il n'a pas quitté ce sourire de tout le cours, du style "j'adore mon métier c'est vraiment trop fun". J'avais presque mal aux zygomatiques pour lui, à la fin. Mais le meilleur, c'est quand même lui : le mec de 60 balais, cheveux longs gris et sales, casquette de kéké posée à l'envers, survêtement XXL alors qu'il fait 1m50, n'arrivant pas à suivre le mouvement mais trop à fond quand même.
Bref, je me suis un peu étendue sur l'épisode gymnase, mais j'avais envie de partager ce grand moment de divertissement. Pour aller un peu plus vite dans le calendrier, le samedi de la semaine prochaine non seulement je souffle vingt bougies, mais en plus parents et frangin débarquent à Buenos Aires. S'ensuivent alors deux semaines touristiques qui nous emmèneront jusqu'en Patagonie. Au retour, nous serons déjà en novembre ! Il me restera donc moins d'un mois à Buenos Aires, étant donné qu'en décembre je compte voyager avant de reprendre l'avion (le programme reste à décider, mais le Nord-ouest de l'Argentine est envisagé). En sachant que durant ce mois de novembre, j'aimerais : aller sur le delta du Tigre, à Mar del Plata, sur la lagune près de Maipu, aux chutes d'Iguazu au cas où il n'y ait pas le temps de faire le détour en décembre, sans compter tout ce qu'il me reste à visiter à Buenos Aires.
Le temps file et ne s'arrête pas ! Mais ne gémissons pas pour autant (ce serait le comble), ce n'est que l'occasion de dire que je reviendrai. Car outre l'Argentine, à force de vivre avec une brésilienne voilà que j'ai fortement envie de faire un tour au Brésil, sans parler du reste de l'Amérique latine...
Je vous laisse sur quelques photos du Caminito du quartier de la Boca à Buenos Aires, lieu ô combien touristique mais joliment coloré.
- Pourquoi ? Qu'est-ce qui est différent de l'Europe finalement ?"
Là, un petit temps de réflexion est nécessaire. C'est vrai, quoi, qu'est-ce qui est différent ? Souvent, on dit que Buenos Aires est un petit îlot européen en Amérique du Sud. Le quartier de Recoleta, c'est Paris avec ses boutiques chics et ses immeubles haussmanniens. Le métro, construit par des anglais, roule à gauche. L'accent argentin est aussi chantant que l'italien. Et puis surtout, les porteños ne sont pas aussi typés que les autres latinos. Leurs grands-parents sont espagnols, français, italiens. Donc, on peut se demander, qu'est-ce qui est différent ?
Entre mille autres choses, je dirai avant tout le contact avec les gens. Ici, on tutoie tout le monde, on demande "ça va ?" au chauffeur de taxi. On se fait accueillir en fanfare par le concierge. On donne son numéro de téléphone à quelqu'un avec qui on a parlé 5 minutes dans la rue. Et ce n'est pas par politesse, la personne en question va te recontacter, te filer les bons plans de la ville (concerts, restau, fiestas). Ici, les grandes accolades ne sont pas réservées aux adieux, chaque au revoir peut donner lieu à de grands câlins, même si on connait finalement très peu la personne en question.
Hypocrisie ? Non, générosité, plutôt. Je me suis rendue particulièrement compte de cette générosité le week-end dernier, en me rendant à un festival de court-métrages dans une petite ville perdue de la province de Buenos Aires. L'idée d'aller là-bas ne m'est bien évidemment pas venue à l'esprit toute seule, elle m'a été fortement suggérée par Luciano, rencontré lors du festival de cinéma Nueva Mirada (mon stage, pour ceux qui n'ont pas tout suivi).
Le festival de Maipu - le nom du village - devait commencer le vendredi. N'ayant toujours pas de nouvelles le jeudi malgré quelques relances, je m'étais résignée à passer un week-end plus tranquille à Buenos Aires. Après tout, la semaine avait déjà été chargée puisque nous avions acheté des places pour assister à trois spectacles du Festival International de Buenos Aires. Sauf que non, j'aurai dû m'en douter, une fois de plus, tout s'organisa au dernier moment. En l'espace de 10 minutes, Luciano avait :
1. Trouvé quelqu'un pour m'héberger.
2. Indiqué le train que je devais prendre.
3. Prévenu la personne qui devait le prendre avec moi, soit Juan Manuel, rencontré aussi par l'intermédiaire de Nueva Mirada.
4. Répondu à toutes mes questions de pauvre petite française égarée.
En mode totale prise en charge, il est le berger, je suis le mouton, bêêêê. Je n'avais plus qu'à ramener mes petites fesses et le tour était joué, j'allais être immergée dans un village argentin. Il me restait néanmoins une préoccupation, celle de débarquer au milieu de la nuit dans la maison d'un inconnu. T'inquièèèèèète, me dit Luciano. Bon, d'accord. Bêêêêê.
La Flûte enchantée, par Peter Brook
Il avait raison, le week-end fut vraiment à la hauteur de toutes mes espérances ! Pourtant, à la base c'était plutôt mal parti. Vendredi, ce n'est qu'après m'être brûlée avec l'eau des pâtes, avoir égaré mon portefeuille, être retournée en catastrophe à l'appart chercher des sous, être arrivée en retard à l'opéra pour voir la Flûte enchantée (ça c'était cool par contre !), m'être jetée hors de la salle dès les premiers applaudissements finaux pour attraper le premier taxi en direction de la gare que j'ai pu me poser dans le train en direction de Maipu. Lumière glauque, passagers endormis, on est partis !
A 2h du matin, première prise de conscience. Je suis dans un train qui, au vu de sa vitesse, se prend pour un avion sur la piste de décollage, et qui va dans une ville que je suis incapable de situer sur une carte, et cela en pleine nuit. Bêêêê.
Deuxième prise de conscience à 3h du matin. Et si personne ne vient nous réceptionner à la gare ?
Mauvaise langue, une demi-heure plus tard, Luciano était bien là, pour nous conduire jusqu'à la maison d'Adriana, son amie devant nous héberger. Pour accepter de nous recevoir à 4h du matin, je sais pas pourquoi, je m'imaginais quelqu'un de plutôt jeune. Que nenni, c'est une dame d'une soixantaine d'année, en peignoir, qui est venue nous ouvrir la porte. La gêne de débarquer à une heure pareille s'estompa bien vite tant nous fûmes bien accueillis. A vrai dire, outre le peignoir qui constituait le repère temporel, on aurait pu penser qu'il était 4h de l'après-midi tellement Adriana était éveillée et disposée à faire notre connaissance autour d'un maté.
Troisième prise de conscience. Il est 6h du matin, après avoir bu du maté et discuté pendant deux heures avec des argentins, je vais me coucher. Waoh, c'est quand même chouette la mobilité.
"C'est chouette la mobilité". Je crois que je me suis répétée cette phrase une bonne dizaine de fois le jour suivant. Accomplissant merveilleusement bien ma fonction de mouton, j'ai suivi le groupe dans tous ses mouvements : la promenade dans l'une des grandes propriétés de la ville en compagnie des invités du festival (réalisateurs, acteurs), les empanadas du déjeuner, et puis le festival en lui-même, avec les projections de courts-métrages et les explications de réalisateurs. Mouton fatigué du voyage et du manque de sommeil, mais mouton heureux !
Autant c'est courant de rencontrer des français à Buenos Aires, autant à Maipu, c'est plutôt exceptionnel. C'est ainsi qu'Adriana m'a présentée fièrement à chaque connaissance, et chacun sait que dans les villages tout le monde se connait. L'information a dû se transformer un petit peu en chemin car j'avoue ne pas avoir su quoi dire en entendant la Secrétaire de la Culture me présenter comme étant "Judith, la journaliste française".
Heureusement, personne ne me demanda plus de détails sur ma soi-disant profession. J'ai donc pu continuer tranquillement mon chemin, observant la plupart du temps en silence, car je dois avouer que l'accent de la campagne me laissait parfois perplexe. Surtout celui du mari d'Adriana, qui voulut me montrer toutes les photos familiales. Car oui, au bout d'une journée, c'était comme si je faisais partie de la famille (très nombreuse, d'ailleurs), j'étais invitée à revenir, à faire un tour à la lagune située non loin, à aller à Mar del Plata avec eux... Quand je vous dis que les argentins sont généreux !
Autant dire qu'après ce week-end en immersion dans l'Argentine profonde, à boire plus de maté en deux jours qu'en deux mois à Buenos Aires, à revenir chargée de produits de la campagne, j'en oubliais presque mon français ! Presque, on va pas non plus se la jouer bilingue hein...
C'est l'impression que j'ai eu lorsque, le lundi suivant, je retrouvai Raphaëlle et Amandine, deux françaises fraichement débarquées en Amérique latine avec qui j'ai été mise en contact en suivant l'adage "les amis de mes amis sont mes amis" (Gaëtan !), accompagnées d'une américaine, Denisa.
Quand je suis allée leur ouvrir la porte de l'appart, j'ai pensé que le mieux serait de parler espagnol pour que tout le monde comprenne. A peine quelques phrases prononcées que je vois leurs yeux s'écarquiller et leur expression se figer. C'est là que je me rends compte que le trio communiquait en anglais, ou en français. Ok, pas de soucis, je vais parler en français ! Et là, gros bug, ainsi que la désagréable impression que quelqu'un d'autre parle à ma place. "Oui, parce qu'en fait... heuuuuuu.... les proprios sont là parce que... heuu... comment ça s'appelle déjà.... ah oui, une fuite... c'est ça, une fuite dans l'évier."
Quant à ma maigre tentative de parler anglais, j'vous dis pas le massacre ! "Y vos, are you hungry también ? Raaah merde !" Voilà, cela ressemblait à peu près à ça. J'ai donc rapidement laissé tomber l'anglais, laissant le soin de traduire à Raphaëlle et Amandine, bien plus douées que moi. Heureusement, le concert de percussions que nous sommes allées voir a permis de rassembler tout le monde sans aucune barrière de langue, et en plus il était vraiment chouette ce concert ! Tout ce que j'aime, des percus, des gens qui dansent à n'en plus finir, une forte envie de reprendre la danse africaine !
De retour à l'appart, s'est déroulée une scène assez drôle et très "année de mobilité".
Cela donnait ça : Denisa parlant anglais, moi répondant en espagnol, Amandine traduisant en anglais, continuant en français, moi traduisant en espagnol pour Julia qui commente en espagnol ou en anglais, Raphaëlle répondant en français, essayant en espagnol, poursuivant en anglais etc.Un gros bordel linguistique ! D'autant plus que Julia parle parfois ce qu'on appelle le portugnol.
D'ailleurs, si à mon retour en France j'utilise des mots inconnus pour vous, amis hispanophones, c'est normal, c'est qu'à force de vivre avec une brésilienne j'apprends moi aussi le portugnol !
Autant dire qu'en me couchant, j'avais la tête prête à exploser ! Si j'avais mangé du maïs, sûr, ça aurait pu faire du pop corn. Mais tout de même... C'est chouette la mobilité.
Ok, j'avoue, l'idée de la comparaison avec le pop corn ne vient pas de moi mais d'un court-court-court-métrage (car je sens que je vais vous perdre si c'est seulement un court-court-métrage) découvert à Maipu :
Oui, en effet, ce serait plutôt bête. Vous allez me dire qu'il n'y a pas tant que ça d'accidents avec les ascenseurs, et encore moins des accidents mortels...
Et pourtant...
Avant d'expliquer le pourquoi du comment, je tiens d'abord à préciser qu'avant d'arriver à Buenos Aires, je n'avais absolument aucune phobie des ascenseurs ni ne souffrais d'aucune forme de claustrophobie, ou de peur du vide - sauf si vous me demandez de sauter en parachute, mais là n'est pas la question.
Dès le premier jour, j'avais remarqué que les ascenseurs étaient plutôt particuliers par ici. Déjà, ils ont tous l'air de dater du XVIIIème siècle (comment ça, ça n'existait pas à l'époque ?). Il y en a qui ont un certain charme, tu as l'impression de te promener dans un palais royal et tu t'attends presque à ce qu'un majordome vienne te réceptionner à l'étage en exécutant maintes courbettes. Mais pour les autres, le côté vieillot ne leur réussit pas. Cela a plutôt tendance à ébranler toute la confiance que tu avais envers ce genre de machines.
Ensuite, si tu te contentes d'appuyer sur le bouton qui appelle l'ascenseur et d'attendre que les portes s'ouvrent magiquement devant toi, hé bien... tu peux toujours attendre. Non, ici, tu ouvres manuellement une première porte puis une deuxième, celle de l'ascenseur, et pour pouvoir redémarrer il faut fermer les deux.
Jusque-là, rien d'extraordinaire. Une fois, j'ai tenté d'ouvrir la première porte alors que l'ascenseur n'était pas là - pas de pulsion suicidaire, je vous rassure, c'était juste pour m'assurer qu'il y avait un minimum de sécurité - et à mon soulagement, cela n'était pas possible.
Une autre fois, je me suis fait la réflexion que l'ascenseur pouvait être l'outil rêvé pour faire une mauvaise blague, ou pour embêter son voisin.
Votre voisin du dessus vous tape sur le système à faire la bamboula tous les jours ?
1. Guettez le moment où il sort de chez lui pour faire ses courses.
2. Dès qu'il est parti, appelez l'ascenseur au 18ème étage et ouvrez les deux portes de celui-ci.
3. L'ascenseur bloqué, le mauvais garçon sera obligé de grimper les escaliers chargé comme un mulet.
Non, non, il n'y a pas de vécu derrière cela. C'est juste que je me suis rendue compte des immenses possibilités qu'offrait l'appareil en entendant quelqu'un crier "LA PUERTAAAAAA" au rez-de-chaussée tandis qu'emportées par notre conversation, Julia et moi avions malencontreusement oublié de refermer la porte de l'ascenseur, au 7ème étage.
Bref, jusqu'à ce que je lise Héros et tombes d'Ernesto Sabato, les ascenseurs me faisaient plutôt rire. Depuis... C'est davantage un rire jaune.
Dans ce bouquin, il y a un personnage qui s'applique à te montrer point par point que les aveugles forment une secte très puissante punissant tous ceux qui les contrarient ou qui essaient de les approcher d'un peu trop près. C'est tellement bien fait que tu te dis : soit l'auteur a lui aussi un problème avec les aveugles, soit il a une imagination débordante. Je misais sur l'imagination débordante. J'en étais d'autant plus convaincue en lisant le passage relatant une histoire particulièrement sordide. Une histoire d'ascenseur... Un ascenseur d'une grande maison où un couple reste coincé suite à une coupure d'électricité. Leurs corps sont retrouvés trois mois après, morts, bien évidemment.
Glauque. D'autant plus glauque que Sabato construit toute une histoire autour de ce fait divers, comme quoi ce serait la vengeance d'un des aveugles de la Secte, qui obligeait la fille à se prostituer autrefois et qui la punit ensuite de s'être rebellée puis mariée. Selon lui, c'était tout calculé, le majordome de la maison aurait guetté non pas le moment où le voisin irait faire ses courses mais le moment où le couple entrerait dans l'ascenseur. Il aurait ensuite coupé l'électricité et serait parti, laissant la maison vide puisque les propriétaires étaient partis en vacances. Viennent ensuite tous les détails horribles de la captivité forcée, les cris, la soif, la faim, la puanteur des excréments, puis le mari qui finit par manger sa femme. Bref, j'espère que vous ne lisez pas ça au petit-déjeuner, cela a de quoi couper l'appétit. Je dois aussi avouer qu'après avoir lu ça, j'ai eu un instant d'hésitation avant de monter dans l'ascenseur. Une fois arrivée en bas - entière et vivante, ouf - j'ai failli laisser échapper un cri en voyant un aveugle passer devant chez moi. Paranoïa bonjour, merci Sabato.
Les jours suivants, je relativise et me dis que ce n'est qu'un livre, après tout. Je raconte l'histoire à Laura, une jeune qui travaille à l'association.
"Aaah, mais c'est une histoire vraie, ça !"
Je trébuche.
"P... Pardon ?
- Ouais, ouais, il y a une histoire comme ça à Buenos Aires, un couple a été retrouvé mort dans un ascenseur après que les propriétaires soient partis en vacances." dit-elle naturellement.
Tout à coup, toutes mes théories sur l'imagination débordante de l'auteur tombent à l'eau. Je ne peux m'empêcher de penser que si ça se trouve, l'histoire de la vengeance, c'est aussi une histoire vraie. Et que les aveugles...
A la limite, les aveugles, il n'y en a pas tant que ça, tu peux les éviter. Les ascenseurs, par contre... Surtout dans une ville comme Buenos Aires, surtout si tu habites dans le centre et surtout si tu travailles dans le centre (ah tiens, comme moi, quelle coïncidence !).
Si par malheur tu es claustrophobe, soit tu es fortement discriminé, soit tu as une forme physique d'enfer. Un peu comme l'héroïne du film argentin Medianeras (petite note culturelle au passage, ce film est vraiment génial !).
Dans ce film, il y a une scène où un mec invite cette jeune claustrophobe à manger dans un restaurant panoramique situé au 20ème étage - autant inviter un aveugle au cinéma - et le pauvre garçon se retrouve obligé d'entamer l'ascension des escaliers avec elle. A la moitié, il craque, prend l'ascenseur pour l'attendre en haut. La fille, elle, continue de monter les escaliers. Alors qu'elle est presque arrivée, elle s'arrête, et redescend tout en courant. Et avec ça je sens que je vous ai trop donné envie d'aller voir le film.
Medianeras, coup de cœur du public au festival d'Amérique latine de Toulouse
Quand j'ai vu le film en mars dernier, je me suis dit que c'était vraiment une phobie absurde, ou plutôt que c'était absurde de vivre dans une mégapole avec cette phobie. J'ai revisité ma position depuis. Depuis ce jour où, en sortant tranquillement du bureau de l'association, m'apprêtant à prendre l'ascenseur, j'ai vu qu'il y avait des LITRES d'eau qui tombaient du haut de l'ascenseur, venant visiblement de l'étage supérieur. Les chutes du Niagara à l'intérieur de l'immeuble ! Je me suis donc précipitée sur les escaliers, ne pouvant pas non plus utiliser l'autre ascenseur qui depuis plusieurs jours était bloqué à la moitié de la porte fixe, sans que cela ne semble inquiéter personne.
Ok, à présent je retire ce que j'ai dit. La phobie des ascenseurs n'est pas absurde. Surtout si la personne concernée habite Buenos Aires.
A part ça, tout va bien, je vais bien. On se revoit en décembre. Sauf si...