jeudi 6 octobre 2011

"C'est chouette la mobilité"


"Tu aimes l'Argentine ?
- Oui !
- Pourquoi ? Qu'est-ce qui est différent de l'Europe finalement ?"
Là, un petit temps de réflexion est nécessaire. C'est vrai, quoi, qu'est-ce qui est différent ? Souvent, on dit que Buenos Aires est un petit îlot européen en Amérique du Sud. Le quartier de Recoleta, c'est Paris avec ses boutiques chics et ses immeubles haussmanniens. Le métro, construit par des anglais, roule à gauche. L'accent argentin est aussi chantant que l'italien. Et puis surtout, les porteños ne sont pas aussi typés que les autres latinos. Leurs grands-parents sont espagnols, français, italiens. Donc, on peut se demander, qu'est-ce qui est différent ?
Entre mille autres choses, je dirai avant tout le contact avec les gens. Ici, on tutoie tout le monde, on demande "ça va ?" au chauffeur de taxi. On se fait accueillir en fanfare par le concierge. On donne son numéro de téléphone à quelqu'un avec qui on a parlé 5 minutes dans la rue. Et ce n'est pas par politesse, la personne en question va te recontacter, te filer les bons plans de la ville (concerts, restau, fiestas). Ici, les grandes accolades ne sont pas réservées aux adieux, chaque au revoir peut donner lieu à de grands câlins, même si on connait finalement très peu la personne en question. 
Hypocrisie ? Non, générosité, plutôt. Je me suis rendue particulièrement compte de cette générosité le week-end dernier, en me rendant à un festival de court-métrages dans une petite ville perdue de la province de Buenos Aires. L'idée d'aller là-bas ne m'est bien évidemment pas venue à l'esprit toute seule, elle m'a été fortement suggérée par Luciano, rencontré lors du festival de cinéma Nueva Mirada (mon stage, pour ceux qui n'ont pas tout suivi). 
Le festival de Maipu - le nom du village - devait commencer le vendredi. N'ayant toujours pas de nouvelles le jeudi malgré quelques relances, je m'étais résignée à passer un week-end plus tranquille à Buenos Aires. Après tout, la semaine avait déjà été chargée puisque nous avions acheté des places pour assister à trois spectacles du Festival International de Buenos Aires. Sauf que non, j'aurai dû m'en douter, une fois de plus, tout s'organisa au dernier moment. En l'espace de 10 minutes, Luciano avait :
1. Trouvé quelqu'un pour m'héberger. 
2. Indiqué le train que je devais prendre.
3. Prévenu la personne qui devait le prendre avec moi, soit Juan Manuel, rencontré aussi par l'intermédiaire de Nueva Mirada.
4. Répondu à toutes mes questions de pauvre petite française égarée.
En mode totale prise en charge, il est le berger, je suis le mouton, bêêêê. Je n'avais plus qu'à ramener mes petites fesses et le tour était joué, j'allais être immergée dans un village argentin. Il me restait néanmoins une préoccupation, celle de débarquer au milieu de la nuit dans la maison d'un inconnu. T'inquièèèèèète, me dit Luciano. Bon, d'accord. Bêêêêê.
La Flûte enchantée, par Peter Brook
Il avait raison, le week-end fut vraiment à la hauteur de toutes mes espérances ! 
Pourtant, à la base c'était plutôt mal parti. Vendredi, ce n'est qu'après m'être brûlée avec l'eau des pâtes, avoir égaré mon portefeuille, être retournée en catastrophe à l'appart chercher des sous, être arrivée en retard à l'opéra pour voir la Flûte enchantée (ça c'était cool par contre !), m'être jetée hors de la salle dès les premiers applaudissements finaux pour attraper le premier taxi en direction de la gare que j'ai pu me poser dans le train en direction de Maipu. 
Lumière glauque, passagers endormis, on est partis !


A 2h du matin, première prise de conscienceJe suis dans un train qui, au vu de sa vitesse, se prend pour un avion sur la piste de décollage, et qui va dans une ville que je suis incapable de situer sur une carte, et cela en pleine nuit. Bêêêê.
Deuxième prise de conscience à 3h du matin. Et si personne ne vient nous réceptionner à la gare ? 
Mauvaise langue, une demi-heure plus tard, Luciano était bien là, pour nous conduire jusqu'à la maison d'Adriana, son amie devant nous héberger. Pour accepter de nous recevoir à 4h du matin, je sais pas pourquoi, je m'imaginais quelqu'un de plutôt jeune. Que nenni, c'est une dame d'une soixantaine d'année, en peignoir, qui est venue nous ouvrir la porte. La gêne de débarquer à une heure pareille s'estompa bien vite tant nous fûmes bien accueillis. A vrai dire, outre le peignoir qui constituait le repère temporel, on aurait pu penser qu'il était 4h de l'après-midi tellement Adriana était éveillée et disposée à faire notre connaissance autour d'un maté.
Troisième prise de conscienceIl est 6h du matin, après avoir bu du maté et discuté pendant deux heures avec des argentins, je vais me coucher. Waoh, c'est quand même chouette la mobilité.

"C'est chouette la mobilité". Je crois que je me suis répétée cette phrase une bonne dizaine de fois le jour suivant. 
Accomplissant merveilleusement bien ma fonction de mouton, j'ai suivi le groupe dans tous ses mouvements : la promenade dans l'une des grandes propriétés de la ville en compagnie des invités du festival (réalisateurs, acteurs), les empanadas du déjeuner, et puis le festival en lui-même, avec les projections de courts-métrages et les explications de réalisateurs. Mouton fatigué du voyage et du manque de sommeil, mais mouton heureux !
Autant c'est courant de rencontrer des français à Buenos Aires, autant à Maipu, c'est plutôt exceptionnel. C'est ainsi qu'Adriana m'a présentée fièrement à chaque connaissance, et chacun sait que dans les villages tout le monde se connait. L'information a dû se transformer un petit peu en chemin car j'avoue ne pas avoir su quoi dire en entendant la Secrétaire de la Culture me présenter comme étant "Judith, la journaliste française". 
Heureusement, personne ne me demanda plus de détails sur ma soi-disant profession. J'ai donc pu continuer tranquillement mon chemin, observant la plupart du temps en silence, car je dois avouer que l'accent de la campagne me laissait parfois perplexe. Surtout celui du mari d'Adriana, qui voulut me montrer toutes les photos familiales. Car oui, au bout d'une journée, c'était comme si je faisais partie de la famille (très nombreuse, d'ailleurs), j'étais invitée à revenir, à faire un tour à la lagune située non loin, à aller à Mar del Plata avec eux... Quand je vous dis que les argentins sont généreux !
Autant dire qu'après ce week-end en immersion dans l'Argentine profonde, à boire plus de maté en deux jours qu'en deux mois à Buenos Aires, à revenir chargée de produits de la campagne, j'en oubliais presque mon français ! Presque, on va pas non plus se la jouer bilingue hein...
C'est l'impression que j'ai eu lorsque, le lundi suivant, je retrouvai Raphaëlle et Amandine, deux françaises fraichement débarquées en Amérique latine avec qui j'ai été mise en contact en suivant l'adage "les amis de mes amis sont mes amis" (Gaëtan !), accompagnées d'une américaine, Denisa. 
Quand je suis allée leur ouvrir la porte de l'appart, j'ai pensé que le mieux serait de parler espagnol pour que tout le monde comprenne. A peine quelques phrases prononcées que je vois leurs yeux s'écarquiller et leur expression se figer.  C'est là que je me rends compte que le trio communiquait en anglais, ou en français. Ok, pas de soucis, je vais parler en français ! Et là, gros bug, ainsi que la désagréable impression que quelqu'un d'autre parle à ma place. "Oui, parce qu'en fait... heuuuuuu.... les proprios sont là parce que... heuu... comment ça s'appelle déjà.... ah oui, une fuite... c'est ça, une fuite dans l'évier.
Quant à ma maigre tentative de parler anglais, j'vous dis pas le massacre ! "Y vos, are you hungry también ? Raaah merde !" Voilà, cela ressemblait à peu près à ça. J'ai donc rapidement laissé tomber l'anglais, laissant le soin de traduire à Raphaëlle et Amandine, bien plus douées que moi. Heureusement, le concert de percussions que nous sommes allées voir a permis de rassembler tout le monde sans aucune barrière de langue, et en plus il était vraiment chouette ce concert ! Tout ce que j'aime, des percus, des gens qui dansent à n'en plus finir, une forte envie de reprendre la danse africaine !  
De retour à l'appart, s'est déroulée une scène assez drôle et très "année de mobilité". 
Cela donnait ça : Denisa parlant anglais, moi répondant en espagnol, Amandine traduisant en anglais, continuant en français, moi traduisant en espagnol pour Julia qui commente en espagnol ou en anglais, Raphaëlle répondant en français, essayant en espagnol, poursuivant en anglais etc.Un gros bordel linguistique ! D'autant plus que Julia parle parfois ce qu'on appelle le portugnol.
D'ailleurs, si à mon retour en France j'utilise des mots inconnus pour vous, amis hispanophones, c'est normal, c'est qu'à force de vivre avec une brésilienne j'apprends moi aussi le portugnol !
Autant dire qu'en me couchant, j'avais la tête prête à exploser ! Si j'avais mangé du maïs, sûr, ça aurait pu faire du pop corn. Mais tout de même... C'est chouette la mobilité.
Ok, j'avoue, l'idée de la comparaison avec le pop corn ne vient pas de moi mais d'un court-court-court-métrage (car je sens que je vais vous perdre si c'est seulement un court-court-métrage) découvert à Maipu : 



2 commentaires:

  1. J'adore lire tes péripéties. J'adore le bêêêê du monton. J'adore tes petites galères avant l'opéra (on te reconnais bien là ma Julietti!). J'adore le quiproquo de Judith la journaliste.

    Tu as beaucoup de chance. Profites en bien jusqu'au bout. :)

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  2. C'est un régal,chaque page nous fait vivre tes aventures narrées dans une ambiance différente.
    Et tu t'éclate que du bonheur.
    Bisous de Tatie Momo

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